"Chocolat" : trois questions à Gérard Noiriel...

Gérard Noiriel a présenté, l'an dernier, son livre « Chocolat, la véritable histoire d'un homme sans nom » et  l'exposition éponyme lors d'une conférence-débat et un vernissage proposés par l'Espace diversités laïcité. Les échanges se sont prolongés le lendemain à la libraire Ombres blanches et avec les étudiants de l'Institut d'Études Politiques.
 
· Quelle est pour vous la résonance entre l'histoire de Rafael (alias « Chocolat »)  et les thématiques d' actualité un siècle après ?


 L'histoire de Rafael nous interpelle aujourd'hui à plusieurs niveaux. Tout d'abord, elle montre l'ampleur du déni mémoriel dont ont été victimes les Français venus d'ailleurs. La contribution majeure que cet artiste a apportée dans le domaine du spectacle vivant a été complètement oubliée, alors que le clown Chocolat, avec son compère Foottit, ont créé le premier duo associant le clown blanc et l'auguste. Le clown Chocolat a été aussi le premier clown thérapeute (il a même reçu une médaille pour son action dans les hôpitaux de Paris). L'histoire de Rafael nous interpelle aussi par rapport à nos valeurs républicaines. Né esclave à La Havane, il n'a jamais été émancipé ; il a vécu toute sa vie d'adulte à Paris, sans jamais avoir d'état civil. Le surnom que les Français lui ont donné : « Chocolat » (qui stigmatisait sa couleur de peau) est devenu son nom public. Les Français l'ont accepté comme clown, mais lorsqu'il a voulu être reconnu comme comédien de théâtre, la critique s'est acharnée contre lui. Ce qui renvoie aux formes de discriminations qui existent aujourd'hui encore dans le domaine artistique. Enfin, l'histoire de Rafael montre comment un homme confronté à ces discriminations peut malgré tout les combattre en utilisant ses propres armes (en l'occurrence ici le mime et la danse) pour conquérir peu à peu son émancipation. 


· Quelle ont été les réactions et les questionnements des publics rencontrés ?


Les personnes qui ont lu le livre et/ou qui ont vu l'exposition ont été très étonnées qu'un artiste de cette importance ait pu être complètement oublié dans notre mémoire collective. Le public a été aussi très sensible aux formes de solidarité qui se sont développées autour du clown Chocolat : il ne s'est jamais vraiment intégré dans la société parisienne, mais il est devenu un membre à part entière de la communauté circassienne. Avec sa compagne Marie et leurs deux enfants, Eugène et Suzanne, ils ont formé une famille très unie.

 
· L'exposition va intégrer, en septembre prochain,  le Catalogue de prêt d'expositions de  l'Espace diversités laïcité. Elle pourra être prêtée aux différents acteurs locaux (écoles, associations, etc.). Quel regard portez-vous sur ce travail de médiation et de diffusion qui est également au cœur des  missions de l'association DAJA que vous avez fondée ?


Je remercie vivement l'Espace diversité laïcité mis en place par la mairie de Toulouse. C'est un bel exemple d'une politique culturelle et d'action civique dont beaucoup d'autres villes devraient s'inspirer. J'ai fondé l'association DAJA en 2007, avec Martine Derrier, pour combattre le cloisonnement croissant de nos milieux professionnels. On ne cesse de répéter que la culture doit favoriser le « vivre ensemble », mais nos institutions nous poussent à nous isoler de plus en plus des autres acteurs de la vie culturelle. Pour lutter contre cette dérive, nous avons décidé de développer des projets associant des chercheurs, des artistes et des acteurs de la vie associative. L'histoire du clown Chocolat a été le premier de ces projets. Sa réussite (illustrée par le film « Chocolat » qui est une adaptation pour le cinéma de notre spectacle et de mon livre) nous encourage à persévérer dans cette voie. Mais  ce projet n'aurait pas pu exister si nous n'avions pas été soutenus par des lieux comme l'Espace diversités laïcité de la ville de Toulouse qui partagent nos convictions et nos idéaux civiques.

 

 

L'Espace diversités laïcité, proposera, courant septembre, un additif au catalogue de prêts d'expositions déjà existant. Douze nouvelles expositions pourront être empruntées par les partenaires qui le souhaitent, dans les différentes thématiques concernées :

droits humains
origine et immigration,
handicap,
genre,
laïcité.